Ça sentait la laque à plein nez
Et Johanna mettait même des paillettes dans ses cheveux, avant la laque.
Pourtant, on avait pas le droit : sur scène, ça brille trop, on est pas au Moulin Rouge non plus ! Les cheveux étaient tous tirés et il avait fallu trouver des stratagèmes pour faire un beau chignon, comme les étoiles, avec le peu disponible. On opérait souvent la technique du palmier : une queue de cheval, bien serrée, juste un peu plus haut que le milieu du derrière de la tête, il y a un endroit bien précis ; lisser le crâne avec un peigne fin ; et puis, avec dextérité, rouler du papier de soie autour de l’élastique, planter un doigt au centre de la touffe de cheveux et les séparer pour faire apparaître le palmier ; répartir les cheveux en étoile au dessus du papier de soie, uniformément.
Voilà, il ne restait plus qu’à maintenir le tout avec les filets.
Ils s’emmêlent souvent, ou se trouent ; mais on arrive tout de même à les récupérer d’une année sur l’autre – il est difficile de trouver la bonne couleur, châtain clair. On les garde précieusement dans une petite pochette.
Enfin, on plantait les épingles, consciencieusement, tout autour du gros beignet bien dur. Bien sûr il y avait toujours quelques réfractaires, surtout sur le pourtour du visage, qu’il fallait soumettre à coup de grosses flanquées de gel.
Cou engourdi de tant de maintient
Visage plaqué au crâne ;
il y avait tout de même une petite marge de manœuvre dans le sourire.
Au début, en tout cas.
À la fin, il reste accroché, comme suspendu au dessous des pommettes parce qu’on ne doit pas montrer les dents – sourire, oui – mais pas trop.
Enlever les chaussons – Ahhhh !!!
Ecarter les doigts de pieds Petit sursaut, bruit de peau quand ils se décollent les uns des autres
Il y a la répétition générale, ça c’est le grand truc !
Une journée entière dans le théâtre vide, juste pour nous.
Justaucorps, collants et chaussons greffés au corps. Drôle de sensation de nudité autorisée et de liberté de mouvement…
Trottiner dans l’allée centrale - s’accroupir - un échauffement improvisé du côté du bar – première - plié - grand plié - port de bras – personne dans le hall : deux, trois diagonales de grands jetés tant bien que mal.

On est toutes déjà rouges.
Le souffle court

Grand battement devant – côté – derrière – derrière – côté – devant
Et relevé au genou développé arabesque

C’est toujours à qui lève la jambe le plus haut

Et puis on finit par s’affaler lourdement pour faire descendre la partie amovible des fauteuils orange foncé en attendant notre tour de passage, dans une suite de gros GLONG
Réprimandes pour trop de tapage avec ces foutus sièges !

En fin de journée, lorsqu’on se change, c’est comme muer ; s’extraire engourdie de sa seconde peau, encore un peu humide.
La petite salle Radiguet : chacune un siège avec son costume déposé sur le dossier, attendant avec nonchalance de prendre corps. Souvent, c’est dans une drôle de matière synthétique ancienne, épaisse, un peu brillante. Inévitablement, ça gratte, surtout à cause des élastiques qui sont cousus à l’intérieur, pour les manches, la taille, les chevilles, le cou de temps en temps.
Quelque fois il y a du tulle pour compléter le tout, qui rebique.
Combien de générations de petites filles ont porté ces vêtements de fourmi, de danseuse russe, de funambule ?
Ensuite, quand on est grandes, on a le droit aux loges : il y a de la moquette bleutée au sol et surtout de grandes glaces avec les fameuses ampoules tout autour.
On se maquille en tas, toutes agglutinées devant.
Et puis c’est l’envie de pisser quand tout est fini, toujours. Pour faire rigoler les copines. Se déshabiller, et recommencer.
Ça n’arrive qu’une fois par an, alors autant en profiter, jouer le jeu, faire son cinéma!
Ça sentait l’acidité du trac
l’humidité électrique de l’excitation
la rondeur velouté de la fierté
l’amertume des jalousies

la colophane aussi

Toutes les affaires avaient cette odeur.
Le noir dans la tête avant d’entrer sur scène; suée de peur
le noir de la scène qui nous fait face en entrant en tête
Un noir grouillant de tous ces êtres que l’on ne voit pas.
Le corps déroule sa partition

Deux pastilles lumineuses incongrues dans le public
Les lunettes de Mamie ?

Arghh – flûte il faut rattraper les autres
et sourire
La manivelle reprend son rythme,
La mécanique est bien huilée

NOIR
Bouffées de sueur, chaleurs à la face

Si bon, si court
L’air frais du dehors
des vêtements qui semblent si amples et soyeux autour du corps chaud
Chaque cellule existe et le dit en fourmillant

Un fluide d’énergie circule sur la verticale puis s’agglomère au niveau de plexus
JOIE

Tous les parents sont là, avec les appareils photos
Souvenir d’un théâtre, juin 2013 
photographie retrouvée, plâtre, fils de fer, 
textes sur papier et calque 
objet conçu à l’occasion d’une exposition au théâtre de Saint-Maur, Val-de-Marne
Souvenir d’un théâtre, juin 2013 - à l’occasion d’une exposition au théâtre de Saint-Maur, Val-de-Marne - Photographie retrouvée, plâtre, fils de fer, textes sur papier et calque